Point de vue

« Certaines décisions vertigineuses sont incontournables pour changer de paradigme »

L’heure est aux choix. Les entreprises sont de plus en plus confrontées à des dilemmes. Les membres du think tank Confiance & Gouvernance, initié par Deloitte, se sont attelés à explorer le sujet, aussi bien sur le plan économique, environnemental que sociétal. 40 dirigeants se sont confiés sur leurs expériences pour définir les nouveaux fondamentaux du modèle de l’entreprise. Rencontre avec Pascal Demurger, Directeur Général de la MAIF.

La MAIF a défini son « juste niveau de profit ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Nous pilotons l’entreprise en essayant d’atteindre le niveau de profit que nous avons estimé être le bon. Celui-ci nous permet de nous maintenir tout en améliorant notre solvabilité. Notre activité étant en croissance, le niveau de fonds propres doit être plus élevé pour compenser cette croissance et maintenir une solvabilité constante. La solvabilité dans l’assurance est en effet dépendante du niveau d’activité. Le niveau des fonds propres a été modélisé pour maintenir ce niveau de solvabilité, en l’améliorant à la marge. Nous avons ainsi défini notre niveau de résultat annuel à 130 millions d’euros, et nous ne cherchons pas à le dépasser.

La définition de ce juste niveau de profit freine-t-elle votre activité ?

Au contraire, cette démarche a un impact direct positif sur notre politique tarifaire. Une entreprise classique, qui vise à la maximisation du profit, fixe son tarif en recherchant l’optimisation. Elle augmente son tarif le plus possible jusqu'à ce qu’il devienne trop rédhibitoire, la perte par la baisse de volume étant supérieure à celle due à l’augmentation du prix. L’élasticité du prix permet d’atteindre des niveaux de profit relativement élevés.

À la MAIF, nous fixons nos tarifs avec l’objectif d’atteindre un niveau de rentabilité jugé raisonnable. Nous modélisons chaque année les ressources et les charges sur l’année suivante sur la base d’un certain nombre d’hypothèses. Compte tenu du niveau de profit que nous cherchons à avoir, nous en tirons une augmentation tarifaire qui est en moyenne inférieure à celle du marché.
 

L’entreprise aurait donc un rôle sociétal ?

J’ai longtemps considéré que, par nature, l’entreprise n’avait pas de rôle sociétal. Elle est là dans un but unique : son développement, sa pérennité, sa profitabilité, sa performance... Mais force est de constater que deux réalités sont tenaces. Premièrement, l’entreprise est un levier considérable pour le changement. Elle a une capacité de nuisance, mais aussi une forte capacité d’action. Elle permet de faire évoluer des sujets sociétaux, de changer les mœurs. Deuxièmement, il y a aujourd’hui une attente sociale très forte. Elle s’exprime par la voix des consommateurs et des salariés.

Pensez-vous qu’engagement environnemental et rentabilité soient conciliables pour une entreprise ?

Ce sont des notions indissociables sur le long terme. Lorsqu'une entreprise a du mal à vendre ses produits parce que sa réputation est détestable et qu’elle ne parvient plus à fidéliser ses talents car elle ne délivre aucun sens, elle n’est plus rentable. Les entreprises s’engageront en faveur de l’environnement lorsqu’elles auront eu la démonstration que c’est dans leur intérêt de le faire.

Certaines décisions à prendre sont vertigineuses. Elles sont coûteuses à court terme, mais pertinentes à moyen et long termes. Elles participent à la pérennité de l’entreprise et sont totalement incontournables pour changer de paradigmes.

Pascal Demurger, Directeur Général de la MAIF

A ce propos, comment orienter une prise de risque dans le contexte actuel ?

Les trajectoires sur lesquelles nous sommes aujourd’hui sont impressionnantes et inquiétantes. Ce constat peut paralyser l’action ou permettre à ceux qui n’ont pas envie de s’engager de ne rien faire. Le sentiment d’urgence ne doit pas être un frein au volontarisme. Le premier risque à prendre est de changer son schéma de pensée. Il faut sortir d’un cadre conceptuel classique, confortable et rassurant, à l’intérieur duquel le changement n’est pas possible. Il est temps que chacun considère sa part de responsabilité dans l’économie des ressources et propose des solutions.

Les États peuvent-ils orienter les décisions des acteurs économiques et la consommation des ménages ?

L’État dispose de moyens efficaces et légitimes pour stimuler cet intérêt financier et faire évoluer le comportement des acteurs économiques. Il peut dicter des normes et imposer leur respect aux entreprises. Le souci de l’environnement peut alors devenir une source majeure de performance d’une entreprise.

Je crois par ailleurs que l’État peut orienter la consommation des ménages en fonction de l’entreprise. Demain, les consommateurs pourraient disposer de systèmes de notation des entreprises sur des critères sociaux et environnementaux par exemple. L’index Pénicaud sur la parité Homme/Femme fonctionne déjà bien, mais il y a aussi un foisonnement d’autres labels, et personne ne s’y retrouve. La parole publique pourrait organiser ce foisonnement et guider le consommateur dans ses choix.
 

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