Point de vue

« La meilleure mesure extra-financière d’un portefeuille est sa performance financière sur le long terme »

L’heure est aux choix. Les entreprises sont de plus en plus confrontées à des dilemmes. Les membres du think tank Confiance & Gouvernance, initié par Deloitte, se sont attelés à explorer le sujet, aussi bien sur le plan économique, environnemental que sociétal. 40 dirigeants se sont confiés sur leurs expériences pour définir les nouveaux fondamentaux du modèle de l’entreprise. Rencontre avec Thomas Friedberger, Directeur Général de Tikehau Investment Management.

Pensez-vous qu’il y aura un monde d’après la crise sanitaire ?

S’il y en a un, il ne sera pas très différent du monde d’avant. Avant la Covid-19, notre monde était dopé à la croissance et réunissait toutes les conditions de la crise : une dette mondiale au plus haut historique, des valorisations extrêmes et une mondialisation qui était déjà en train de se contracter. Avec le confinement de la moitié de l’humanité, cette croissance s’est arrêtée, mettant en exergue la nécessité d’un modèle moins optimisé, plus durable.

Demain, il y aura encore plus de dettes. Les valorisations resteront élevées car les banques centrales fixent les taux à zéro et impactent le marché des taux d'intérêt. Il y aura toutefois une croissance plus faible, avec moins de mondialisation et plus d’inflation.

La crise accélère donc des tendances présentes depuis plusieurs années... Quel va être l’impact direct sur la compétitivité entre les entreprises ?

La nouvelle forme de correction est la dispersion des rendements. D’un côté, certaines entreprises ont bénéficié des conditions très favorables des taux d’intérêt et des politiques monétaires pour accroître leurs avantages compétitifs. Elles opèrent dans des secteurs très prisés et chers comme la tech ou la santé. De l’autre, certains secteurs, comme le tourisme, sont identifiés comme les grands perdants de cette crise. Seuls les meilleurs acteurs de ces secteurs émergeront comme les nouveaux leaders. Cette dispersion des rendements sera durable. L’accroissement des inégalités et des écarts de richesses entre les entreprises, les individus et les pays s'accélèrent depuis la crise sanitaire.

Quel est le rôle de l’asset management face à la montée croissante des inégalités ?

L’histoire montre que les politiques monétaires accommodantes creusent les inégalités. Le rôle de l’asset management n’est pas de proposer des produits qui font de la spéculation à court terme, mais bien de financer l’économie réelle via le private equity, via la dette privée. Notre métier est en effet de financer le mid-market, à savoir les entreprises entre 50 millions et un milliard de valeur. Cela représente en Europe plus de 180 000 sociétés, soit un tiers des emplois sur le continent.

Cette économie réelle est très importante car elle a un fort enjeu social. Si ce segment de l’économie ne peut pas se financer dans des conditions satisfaisantes car les entreprises sont trop petites pour accéder aux marchés financiers, cela va poser problème aux gouvernements. L’ensemble de la démocratie risque d’en être impacté.

Nous entrons dans un monde de croissance faible. Les critères extra-financiers vont-ils prendre de l’importance ?

Aujourd’hui, pour être profitable, la croissance doit être durable. Il n’est plus possible de séparer les critères financiers et extra-financiers.

La meilleure mesure extra-financière d’un portefeuille est sa performance financière sur le long terme. Les entreprises qui ne respectent pas les critères extra-financiers ont dès à présent accès à un coût du capital plus élevé. Moins d’investisseurs sont prêts à les financer, ce qui les punit sur le long terme. La croissance durable est la meilleure alternative à la décroissance.

Thomas Friedberger, Directeur Général de Tikehau Investment Management

Comment l’asset manager peut-il promouvoir cette notion de croissance durable ?

En proposant une gestion de long terme visant à apporter du financement et du capital stable pour les entreprises cotées ou non cotées. L’orientation de l’épargne vers ce type de gestion est essentielle à la promotion d’un modèle plus durable, moins dépendant du court terme. Dans les actifs cotés aussi, la contrainte de la liquidité quotidienne n’est pas une fatalité. Elle n’empêche pas un style de gestion de long terme. Et il existe un espace pour des fonds non liquides également sur ce type d’actifs.

Demain, comment investir le capital disponible ?

L’asset management doit se positionner comme un allié des gouvernements. Le fléchage de l’épargne vers le financement de l’économie réelle est essentiel. C’est le rôle de l’asset management d’allouer ce capital. Aujourd’hui, 90 000 milliards de capitaux dans le monde cherchent un foyer d’investissement. S’ils se dirigent vers des supports court terme et spéculatifs ou déconnectés de l’économie réelle, nous allons dans le mur. Au contraire, s’ils financent l’économie réelle, cela permettra de créer des emplois et d’élever le taux de croissance dans certains secteurs. Le capital est accessible, mais l’enjeu est stratégique.

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