Posted: 31 Mar. 2020 5 Temps de lecture

Personne ne se soucie de la croissance en janvier ou de l’héritage budgétaire des incitatifs massifs

  • Selon les dernières données de Statistique Canada sur le PIB mensuel réel par secteur, l’économie canadienne a connu une croissance de 0,1 % en janvier, notamment grâce aux gains réalisés dans 12 des 20 secteurs. Or, personne n’y prête attention. Bien que ces données soient intéressantes, elles mettent surtout en évidence le fait que de nombreux indicateurs économiques clés sont des indicateurs retardés. Peu importe la performance de l’économie en février, nous savons qu’une importante contraction est survenue en mars en raison des mesures imposées pour contenir la pandémie. En outre, les cours du pétrole ont chuté depuis janvier, frappant de plein fouet le secteur de l’énergie. Ce qu’il faut retenir, c’est que l’économie canadienne était déjà relativement fragile avant la pandémie. Après le maigre gain de 0,3 pour cent annualisé enregistré au T4 de 2019, la croissance économique était lente avant que la situation n’empire. 
  • De nombreux prévisionnistes ont encore de la difficulté à évaluer l’ampleur du ralentissement économique. Pourquoi? Pour la simple et bonne raison que nous n’avons jamais observé de telles conditions auparavant. Les modèles économiques sont inutiles parce qu’ils sont basés sur des relations historiques. La chute des activités reflète le coma économique provoqué par les décideurs politiques afin de freiner la propagation du virus. Oxford Economics estime qu’une part importante de l’économie mondiale, représentant près de 64 pour cent du PIB mondial, est mise à l’arrêt en raison des mesures de confinement. Tout ce que nous pouvons faire, c’est regarder les segments de l’économie qui sont encore en opérations et le niveau d’activité qu’ils génèrent, et évaluer les pertes qu’accusent les autres secteurs, compte tenu de leur part de l’emploi et de la production. Puis, y ajouter les répercussions du choc pétrolier. Selon le consensus, l’économie canadienne aurait ralenti d’environ 3,8 pour cent en données annualisées au T1, mais nous croyons que le chiffre avoisine plutôt les 5 pour cent. Il y a aussi de nombreuses prévisions pour le T2, mais elles sont toutes dans les deux chiffres, la moyenne étant d’environ -22 pour cent. C’est plus de quatre fois pire que le pire trimestre de 2008-2009. À ce point-ci, le chiffre importe peu. Il est énorme.
  • Comme nous l’avons déjà dit, la riposte monétaire et budgétaire est sans précédent. Dans les pays du G-20, on estime que la valeur des incitatifs financiers annoncés jusqu’à présent représente en moyenne le dixième du PIB. Pensez-y. Lorsque nous chiffrons la croissance trimestrielle, nous le faisons généralement en données annualisées. C’est donc dire que s'il y a contraction de près de 30 pour cent en données annualisées au premier semestre, la contraction est de quelque 15 pour cent en données non annualisées. La valeur des incitatifs financiers équivaut aux deux tiers, environ, de ce ralentissement. Selon le consensus, l’économie canadienne devrait amorcer sa relance au deuxième semestre. En supposant que ce soit le cas, le ralentissement économique aura été de 4 ou 5 pour cent, mais il aurait été presque trois fois pire sans incitatifs financiers.
  • À ce stade, la majorité des membres de la communauté économique sont devenus des adeptes convaincus du keynésianisme, l’école de pensée économique fondée sur les travaux de John Maynard Keynes, qui s’est notamment intéressé au rôle que peut jouer l’État dans l’atténuation des récessions et dont les théories s’inspirent des leçons de la Grande Dépression. À mon avis, les décideurs politiques ont eu la bonne réaction : faisons le nécessaire maintenant pour soutenir les contribuables. Nous pourrons nous occuper du déficit plus tard.
  • Il est normal de se demander comment les gouvernements du monde feront pour payer la facture. On se demande si une crise financière pourrait éclater une fois la reprise commencée. Le gouvernement du Canada était en bien meilleure posture que d’autres gouvernements et selon les premières estimations, il semble qu’il peut assumer le coût des mesures. Certaines provinces seront dans une situation plus délicate. Les provinces dont l’économie est axée sur le pétrole font face à d’énormes défis. Il va sans dire que l’Alberta sera touchée, mais il s’agit d’un problème financier encore plus important pour Terre-Neuve-et-Labrador. Le Québec avait une dette élevée avant la crise, mais grâce à son budget équilibré, il devrait pouvoir faire face à la tempête. La situation budgétaire de l’Ontario était inquiétante, mais même si sa cote de crédit diminue après la crise, il s’agit d’un mal nécessaire pour soutenir l’économie pendant une récession de cette ampleur. En outre, les cotes de crédit nationales chuteront au cours des prochains mois. Ma préoccupation principale concerne les gouvernements étrangers. L’équilibre budgétaire des États-Unis sera fortement ébranlé, mais le dollar américain demeure  la monnaie de réserve mondiale, et il est probable que les investisseurs continueront d’acheter des titres du Trésor américain. La situation en Europe est plus grave; elle rappelle la crise qui a eu lieu de 2010 à 2013. Cette crise a pris de l’ampleur jusqu’à ce que la Banque centrale européenne annonce qu’elle prendrait toutes les mesures nécessaires pour préserver l’euro. Face aux risques financiers européens, certains gouvernements (français, espagnol et italien) envisagent d’émettre des « obligations corona » (semblables aux obligations pour financer la guerre) qui pourraient ensuite être rachetées par la Banque centrale européenne. Selon moi, les banques centrales joueront un rôle prépondérant après la crise en aidant les gouvernements à se donner les moyens d’atteindre l’équilibre budgétaire. Dans certains cas, les banques centrales achèteront des titres d’emprunt publics, mais cette mesure nécessitera fort probablement le maintien des taux d’intérêt à un bas niveau à très long terme pour que les coûts de financement de la dette demeurent faibles. La récession causée par la pandémie est le premier chapitre de cette histoire; son héritage, y compris les dégâts financiers, en sera le deuxième.

Perspectives économiques

Un aperçu régulièrement mis à jour par les Services économiques de Deloitte qui fournit des commentaires de l’économiste en chef Craig Alexander sur les derniers événements qui façonnent les économies canadienne et mondiale, incluant la croissance économique, les investissements d’entreprises, le commerce et l’activité sur les marchés. Notre analyse vous donne les connaissances nécessaires pour régler les problèmes d’affaires actuels les plus difficiles.

À propos de l’auteur

Craig Alexander

Craig Alexander

Économiste en chef et Conseiller de direction

Craig Alexander est le premier économiste en chef de Deloitte Canada, et il possède plus de vingt ans d’expérience dans le secteur privé à titre de cadre supérieur et d’économiste en chef dans les domaines de l’économie appliquée et des prévisions économiques. M. Alexander a effectué des recherches macroéconomiques et des analyses régionales et sectorielles, ainsi que des prévisions et de la modélisation relatives aux marchés fiscaux. Il est également un conférencier passionné, et il est titulaire d’un diplôme d’études supérieures en économie de l’Université de Toronto.