Posted: 19 May. 2020 5 Temps de lecture

Qu’est-ce qui explique la divergence entre les marchés financiers et l’économie? À surveiller cette semaine

On me demande souvent ce qui explique le clivage entre les marchés financiers et l’économie. C’est une question valable, car les deux semblent avoir emprunté des trajectoires opposées depuis quelques semaines.

Les données économiques actuellement diffusées témoignent de l’ampleur des reculs en mars et avril. En effet, les baisses des ventes au détail et de la production industrielle annoncées la semaine dernière aux États-Unis concordent avec le fléchissement de 40 % de l’économie américaine (annualisé) au deuxième trimestre. Aujourd’hui, nous avons appris qu’aux États-Unis, les mises en chantier ont diminué de 30 % en avril. Fait troublant, les données canadiennes suggèrent une contraction économique d’envergure comparable pour la période d’avril à juin.  

En revanche, les marchés boursiers ont affiché une forte reprise, le S&P500 ayant clôturé la journée de lundi à son sommet des deux derniers mois. Au sein des marchés des produits de base, les prix du pétrole demeurent faibles, mais le prix du brut West Texas Intermediate est passé d’un creux de moins de 20 $ US il y a quelques semaines à près de 32 $ US le baril aujourd’hui.

La réponse à cette dichotomie, c’est que les marchés financiers sont prospectifs, tandis que la plupart des indicateurs économiques sont décalés. Les actions et les prix des produits de base avaient dégringolé avant l’arrêt complet de l’activité économique. Lorsque les investisseurs ont vu que l’épidémie en Chine montrait des signes de transformation en pandémie mondiale, ils ont pris en compte la probabilité d’une profonde récession dans leur évaluation des actifs. Ce phénomène s’est produit avant que le ralentissement se reflète dans les données économiques.

Et puis, dans la foulée des annonces d’importantes mesures de stimulation budgétaire et monétaire, les investisseurs ont commencé à croire aux perspectives de redressement économique. Cette opinion s’est accentuée à mesure que la courbe de nouveaux cas de COVID-19 en Europe, puis en Amérique du Nord, a commencé à montrer des signes d’aplanissement. Cela a amené les gouvernements à amorcer des pourparlers sur les plans de relance de l’économie qui, selon les investisseurs, entraîneraient une hausse des gains dans le futur. Les marchés surveillent également les progrès vers la création d’un vaccin pour éclairer leurs choix. Aussi, même si l’économie s’enlise, les marchés sont tournés vers l’avenir.

La situation du pétrole brut est un peu plus nuancée, mais repose sur une dynamique semblable. Non seulement la pandémie mondiale a provoqué une forte baisse de la demande, mais la mauvaise décision de l’OPEP de maintenir les niveaux d’approvisionnement a mené à l’effondrement des prix du pétrole. En effet, à mesure que les stocks se remplissaient, les contrats à terme sur les marchés du pétrole ont atteint des prix négatifs, car plus personne ne souhaitait de livraison de produit. Les prix du pétrole ont augmenté depuis, parce que l’OPEP s’est ravisée en s’engageant à réduire l’approvisionnement, alors que la production des pays producteurs non membres de l’OPEP a chuté. Par conséquent, les stocks augmentent moins rapidement. Par ailleurs, les signes de reprise de l’activité économique mondiale rehaussent les attentes envers la demande future. Cet enchaînement d’événements a provoqué la hausse récente des prix du pétrole brut.

C’est pour cette raison que nous avons intégré les indices boursiers et les prix des produits de base au tableau de bord du rétablissement économique de Deloitte (cliquez ici pour l’afficher). Les prix des actifs reflètent les attentes de millions d’investisseurs envers la demande future de biens et services et les bénéfices. En conséquence, ils servent fréquemment d’indicateurs avancés de l’activité économique et de reprise potentielle.

Cela dit, étant donné l’ampleur de la remontée récente, il convient de se rappeler que les marchés font normalement deux pas en avant, puis un pas en arrière. Typiquement, les hausses ne sont ni constantes ni sans heurts. Elles se caractérisent souvent par une volatilité considérable. Cela signifie que les attentes peuvent être teintées d’un optimisme excessif, mais que par la suite, certains événements viennent dégonfler l’espoir démesuré d’amélioration des gains.

À mon avis, le marché a affiché une bonne remontée, mais on surestime sans doute la mesure dans laquelle il sera facile de relancer l’économie mondiale et canadienne. À titre d’exemple, au Canada, nous ne disposons toujours pas de matériel médical essentiel en quantité suffisante. Le virus poursuit sa transmission communautaire, ce qui aura une incidence sur les comportements de consommation et les habitudes d’achat. Les investissements des entreprises resteront bas, alors qu’on s’attend à ce que les entreprises continuent de fonctionner en mode survie. Je n’ai aucun doute que, peu importe son niveau, toute relance mènera à de forts gains de pourcentage sur le plan des données économiques, mais je crois que l’activité économique continuera de stagner. Aussi, je dirais que les marchés ont raison de prévoir une reprise, mais que le rythme de cette reprise pourrait s’avérer décevant.

Cette semaine, le calendrier économique est relativement peu chargé. L’événement qui retient l’attention au Canada est la publication demain de l’indice des prix à la consommation du mois d’avril. Le taux d’inflation général pourrait indiquer que les prix globaux sont légèrement inférieurs aux niveaux d’il y a un an. Le cas échéant, les risques de déflation pourraient faire les manchettes, mais il s’agirait d’une interprétation erronée. Le fléchissement des prix sera largement attribuable au déclin des prix de l’énergie. À l’exclusion des aliments et de l’énergie, l’inflation devrait atteindre environ 1,5 %. Ce niveau est inférieur à la cible d’inflation de la Banque du Canada, qui s’établit à 2 %, mais on ne peut certainement pas parler de déflation.

Les données canadiennes sur le commerce de détail seront publiées vendredi, et devraient faire état d’une baisse marquée de 10 % en mars. Ces données refléteront la situation d’il y a deux mois, mais pas la façon dont le secteur a été durement touché en avril et mai par la poursuite des mesures de confinement.

Aux États-Unis, les principales publications seront le procès-verbal de la réunion du Federal Open Market Committee de la Réserve fédérale demain, les indices des directeurs des achats des secteurs manufacturier et des services jeudi, et les ventes de maisons existantes vendredi.

Perspectives économiques

Un aperçu régulièrement mis à jour par les Services économiques de Deloitte qui fournit des commentaires de l’économiste en chef Craig Alexander sur les derniers événements qui façonnent les économies canadienne et mondiale, incluant la croissance économique, les investissements d’entreprises, le commerce et l’activité sur les marchés. Notre analyse vous donne les connaissances nécessaires pour régler les problèmes d’affaires actuels les plus difficiles.

À propos de l’auteur

Craig Alexander

Craig Alexander

Économiste en chef et Conseiller de direction

Craig Alexander est le premier économiste en chef de Deloitte Canada, et il possède plus de vingt ans d’expérience dans le secteur privé à titre de cadre supérieur et d’économiste en chef dans les domaines de l’économie appliquée et des prévisions économiques. M. Alexander a effectué des recherches macroéconomiques et des analyses régionales et sectorielles, ainsi que des prévisions et de la modélisation relatives aux marchés fiscaux. Il est également un conférencier passionné, et il est titulaire d’un diplôme d’études supérieures en économie de l’Université de Toronto.